Appel à propositions de la revue Ethnographiques.org
https://www.ethnographiques.org/2026/travail-social
Date limite de soumission : 31 août 2026
Coordination : Florence Bouillon (Université Paris 8, UMR7218 LAVUE), Alexandre Lambelet (HETSL, HES-SO) et Tommaso Vitale (Sciences Po, CEE, École urbaine).
Ethnographie et travail social nourrissent des liens étroits et complexes. C’est d’abord que l’ethnographie, comme méthode, compte historiquement parmi celles dont font usage les travailleuses et travailleurs sociaux (par exemple Breckinridge & Abbott 1912 ; Addams 1923) ; c’est ensuite que le travail social, pris comme construction sociale (Payne 2014) ou comme étape de la mise en œuvre de politiques publiques (Hassenteufel 2011), et dans le prolongement de la littérature sur les street-level bureaucrats (Lipsky 1980), peut être lui-même l’objet d’ethnographies (par exemple Ossipow, Lambelet & Csupor 2008 ; Bell 2020) ; c’est enfin que les ethnographies des populations précaires ou vulnérables (par exemple Lewis 1969 ; Shaw 1966 ; Bourgois & Schonberg 2009) participent également des savoirs mobilisés par le travail social. Plus largement, ethnographie et travail social se caractérisent par leur attention soutenue aux pratiques ordinaires, aux relations d’aide et d’échange et aux significations produites dans l’action, et se construisent sur la base d’un engagement prolongé des chercheur·euses ou professionnel·les auprès des personnes avec ou pour lesquelles elles et ils travaillent ; et que l’ethnographie s’est imposée comme une méthode privilégiée pour analyser les expériences vécues de la pauvreté et de la marginalité, marquant une rupture forte avec les seules lectures déficitaires ou pathologisantes des groupes dominés.
Cette proximité n’est pour autant pas sans tensions. La relation entre ethnographie et travail social ne se réduit pas à un parallélisme historique ou méthodologique. Elle pose un problème de théorie pour les sciences sociales auquel ce numéro d’Ethnographiques.org voudrait se confronter : lorsque l’ethnographie prend pour objet une pratique professionnelle qui se réclame elle-même d’une connaissance située et engagée auprès de populations tenues pour vulnérables, elle ne peut se tenir à l’extérieur d’une activité déjà réflexive, déjà dotée de ses propres catégories d’analyse et de ses propres prétentions de vérité. D’où la question qui structure ce numéro thématique : qu’est-ce que produit de spécifique le regard ethnographique dans cet espace saturé de théorisations concurrentes, et à quelles conditions peut-il échapper à l’alternative entre une validation redoublée des cadres professionnels existants et une dénonciation surplombante des contraintes situées de l’intervention sociale ?
Ce numéro, dans le prolongement de réflexions menées ailleurs (Treiber, Griessmeier & Heider 2015 ; Levin, Haldar & Picot 2016 ; Pfeilstetter 2017 ; Gulbas et al. 2021 ; Shaw 2021 ; Auger & Besozzi 2024) voudrait alors ouvrir la question des enjeux actuels des croisements entre ethnographie et travail social, la manière dont se jouent aujourd’hui ces proximités et paradoxes, mais aussi mettre au jour les limites des ethnographies du travail social et les voies pour les dépasser.
Parmi les diverses manières d’aborder ces questions, nous proposons plus particulièrement deux axes de problématisation, sans exclure d’autres angles d’approche. Ces deux axes répondent à deux moments analytiquement distincts d’un même problème. Le premier interroge les conditions épistémiques d’une ethnographie engagée ou distanciée face aux enjeux du travail social, soit la posture du chercheur ou de la chercheuse face à son objet. Le second porte sur les modalités de description et d’explication de cet objet lui-même, le travail social pris comme pratique située, comme dispositif organisationnel et/ou comme chaîne d’action publique.
Les conditions épistémiques de l’ethnographie
Entre « engagement », « distanciation » et « recherche-action
Une tension qui caractérise la relation entre ethnographie et travail social concerne la possibilité d’articuler « recherche » et « action ». Depuis Norbert Elias (1956), la question de l’engagement et/ou de la distanciation du chercheur ou de la chercheuse structure les sciences sociales et participe des modalités d’une revendication à l’objectivité ; on observe ainsi dans les sciences sociales une lutte symbolique entre adeptes d’un académisme pur et partisan·nes d’un engagement dans la société, les premiers faisant du désengagement des sciences sociales de la réforme sociale, ou de la résolution des problématiques publiques, le garant de leur scientificité, quand les seconds, au contraire, situent la création de nouveaux savoirs dans et par l’action (Prasad 2021 ; Tax 1952). Au-delà d’une distinction entre « engagement » ou « distanciation » se pose ainsi la question des conditions de production de savoirs en ethnographie et en travail social (entre observation et participation), du lien entre la genèse de ces savoirs et leur mise en œuvre concrète, du statut du ou de la chercheur·euse – mais aussi des publics avec ou pour lesquels il ou elle travaille – dans la problématisation de la situation, la production d’hypothèses, la collecte de données, ou la production de pistes d’intervention, comme celle du lieu d’énonciation de la légitimité du savoir produit. Quels sont les enjeux heuristiques des recherches dites « participatives », impliquées, engagées, ou au contraire de celles qui se veulent fondamentalement « distanciées » lorsqu’elles prennent le travail social pour objet ?
Entre « diversité culturelle » et « exclusion sociale »
Cette tension dans la relation aux enquêté·es se retrouve plus encore dans l’écriture, dans la restitution des ethnographies : comme le questionne Richard Pfeilstetter (2017 : 168), comment penser l’articulation entre « diversité culturelle » et « exclusion sociale » ? Plus largement, parler de « culture » ne risque-t-il pas d’exotiser des inégalités sociales ? Pour reprendre le célèbre paradoxe posé par Jean-Claude Passeron et Claude Grignon (1989) entre « misérabilisme » et « populisme », on peut se demander si ethnographie et travail social ne rejouent pas ce même paradoxe. Il y a en effet une difficulté, face à des groupes considérés comme « dominés » ou « vulnérables », à dépasser l’alternative entre misérabilisme (n’envisager un groupe qu’en référence au groupe dominant – par exemple les biens portants – et donc en termes de manques ou de privations) et populisme (glorifier les manières d’être et de faire de ce groupe, en oubliant la domination). Dit autrement, la difficulté, face à certains groupes et certains individus, à ne pas les concevoir comme dominés, comme membres d’une « sous-culture », même s’ils deviennent des « victimes héroïques » (Castel 1998 : 38). Ce problème est pour une part théorique ou épistémologique. Il est peut-être également pédagogique [1]. Mais il constitue aussi un problème éthique concret : comment garder une distance et une objectivité face à des publics qui font l’objet de débats publics ou de politiques publiques (Hastrup et al. 1990) ? Comment les donner à voir avec justesse, mais aussi avec un souci de justice ? Comment rendre compte de l’épaisseur de l’existence et de la pluralité des mondes de publics qui ne peuvent ni se réduire à la figure de la victime, ni à celle du roublard, voire du profiteur ?
Ethnographier le travail social
L’ethnographie du travail social a connu de riches développements ces dernières décennies. Il peut s’agir d’approches anthropologiques du travail social mettant l’accent sur ses dimensions culturelles, symboliques et morales, tout en soulignant la pluralité des formes qu’il revêt selon les contextes de sa pratique (Valli, Martin & Hertz 2002 ; Ossipow, Lambelet & Csupor 2008 ; Bell 2020) ; cela peut être des études du travail social comme pratique discrétionnaire (Lipsky 1980) ou prudentielle (Ion & Ravon 2005 ; Kuehni 2020), pris dans des injonctions contradictoires de contrôle et de participation des publics (Fook 2016 ; Laville & Salmon 2022) ; cela peut être également l’analyse des expériences vécues par les personnes confrontées aux dispositifs d’aide sociale (Avenel 2003) et et des processus de disqualification sociale à l’œuvre (Serre 2009) ; ce sont enfin les travaux qui s’inscrivent dans l’anthropologie du care et qui montrent comment se construisent des savoirs situés, attentifs aux relations, aux dispositifs et aux cadres moraux de l’intervention (Tronto 2009 [1993]).
Mais, de fait, ce qui caractérise l’ensemble de ces travaux, c’est la focalisation sur un lieu d’action sociale, et sur la relation directe – de face-à-face – entre professionnel et bénéficiaire. Ce numéro d’Ethnographiques.org voudrait élargir ces interrogations pour questionner : 1) les effets d’une variation des échelles d’observation/d’analyse ; 2) ce qu’un tel décloisonnement pourrait apporter en termes de compréhension des effets du travail social sur le bénéficiaire et de participation ou non, à la légitimation/délégitimation du travail social.
Varier les échelles d’analyse
Est-ce parce que la recherche est bien souvent contractualisée par des institutions de l’intervention sociale, ou que les nécessités de l’enquête induisent de circonscrire les terrains d’enquête, les ethnographies du travail social s’inscrivent le plus souvent dans des périmètres précis et demeurent centrées sur des dispositifs institutionnels relativement stabilisés, comme si les individus – les bénéficiaires – se limitaient à ces lieux d’action. Pourtant, le plus souvent, la réalité déborde – ou n’a que faire de – ces cadres institutionnels. Du côté des services sociaux d’abord, ceux-ci étant toujours plus intriqués dans des chaînes de politiques publiques, avec leur technicisation, leurs dossiers, etc. Du côté des bénéficiaires ensuite, ceux-ci et celles-ci ne se limitant pas à leur rôle d’usagers ou d’usagères de services sociaux dans le temps de l’intervention sociale – ils et elles peuvent d’ailleurs faire le choix d’être ou de ne pas être bénéficiaire de telle ou telle intervention (Warin 2017) – mais vivant simultanément dans une diversité de liens sociaux à l’échelle locale (quartiers, lieux de sociabilité et de convivialité auxquels ils et elles prennent part, etc.) mais également transnationale, comme dans le cadre des populations migrantes : autant de réseaux qui constituent à la fois des ressources essentielles et des espaces de contraintes, traversés par des obligations morales, des rapports de dépendance et des asymétries de pouvoir. Le lieu de l’action sociale n’est alors qu’un élément de liens d’entraide dont il semble difficile de rendre compte par l’observation d’un seul dispositif. Dès lors, comment construire le “cas” en ethnographie du travail social et quelle méthodologie d’enquête mettre en œuvre ? La réalité sociale nécessite sans doute des ethnographies multi-situées et multi-institutionnelles ou participatives (Marcus 1995 ; Hannerz 2003 ; Baby-Collin & Cortes 2019 ; Petiau 2021) suivant à la fois les professionnel·les, les réunions, les dossiers, les logiciels, les échanges interservices, comme les trajectoires des usagers et usagères sur la durée, tout en réinscrivant ces réalités dans des cadres sociétaux plus larges (cf. pour la protection de l’enfance, Sheppard 1998).
Interroger autrement les effets du travail social
Cette interrogation sur les échelles d’analyse ouvre sur un nouveau questionnement : qu’est-ce que l’ethnographie permet de dire sur ce que le travail social fait aux bénéficiaires ? Quand et comment le travail social produit-il de l’émancipation, du contrôle, ou les deux à la fois ? Que peut dire l’ethnographie par ailleurs sur la manière dont le travail social transforme les personnes ? Plus largement – ou politiquement : si depuis les années 2000 la légitimité de l’action sociale est de plus en plus pensée à partir du paradigme de l’investissement social, au risque d’une marginalisation des personnes dont les trajectoires ne s’inscrivent pas dans une logique de retour sur investissement (Cantillon & Van Lancker 2011), ou à partir de son efficience économique (Suh & Holmes 2022), quel regard apporte l’ethnographe face à un travail social toujours plus managérialisé ? Dit autrement, qu’est-ce que l’ethnographie permet de voir du travail social que d’autres approches (économiques, psychologiques, etc.) semblent manquer ? À la suite de travaux comme ceux, par exemple, d’Amartya Sen (1999), quelles sont les formes d’efficacité qui échappent aux indicateurs dominants, et que peut donner à voir l’ethnographie ? L’ethnographie peut-elle contribuer à déconstruire les catégories de l’assistanat et à requalifier la légitimité du travail social comme pratique relationnelle et morale, dont les effets ne se réduisent ni à la performance économique, ni à l’activation des individus ? On l’aura compris, le postulat de cet appel à contribution est que l’approche ethnographique ne revient pas à ‘simplement’ ajouter une coloration qualitative à un tableau déjà dressé par l’économie ou par la psychologie ; mais qu’en tenant ensemble la relation d’aide, les dispositifs documentaires et les chaînes d’action publique, ainsi que les vécus et les points de vue des bénéficiaires, elle doit permettre de requalifier ce qu’est l’efficacité d’une politique sociale, ce qu’est la dignité d’un public et ce qu’est la responsabilité d’une profession. C’est à ce niveau de généralité que nous souhaitons faire travailler les contributions rassemblées.
Ce numéro thématique vise ainsi à requestionner les liens entre ethnographie et travail social aujourd’hui. Pour ce faire, nous sollicitons des contributions qui élaborent explicitement un dialogue entre un travail empirique ethnographique solidement documenté et une montée en généralité théorique, en évitant tant la description monographique sans ambition analytique que le commentaire théorique non adossé à un matériau de terrain. Nous attendons des auteurs et autrices une formulation claire du puzzle théorique auquel leur enquête répond et une réflexion sur la portée comparative des résultats au-delà du cas étudié. À noter enfin que la revue Ethnographiques.org étant multimédia, les auteurs et autrices sont encouragé·es, s’ils ou elles en disposent, à présenter dans leur article des matériaux multimédia, visuels et/ou sonores susceptibles d’enrichir voire de structurer la présentation de leur réflexion.
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La revue Ethnographiques.org publie ses appels à contribution ainsi que ses articles uniquement en français. Mais pour le processus d’évaluation de ce numéro, les auteurs et autrices peuvent soumettre leur article également en anglais, en allemand, en italien ou en espagnol. En cas d’acception de l’article, il revient à l’auteur ou l’autrice de transmettre la version finale de l’article en français.
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Calendrier
Les propositions de contributions (résumé d’une à deux pages, y compris une bibliographie indicative) sont attendues au plus tard pour le 31 août 2026. Elles doivent être envoyées, avec la mention « Ethnographie et travail social » comme objet du message, aux destinataires suivants : florence.bouillon@gmail.com, alexandre.lambelet@hetsl.ch et tommaso.vitale@sciencespo.fr
Une première sélection sera effectuée sur la base de ces propositions. Une réponse sera donnée au plus tard le 15 septembre 2026.
Les articles devront être remis pour le 14 janvier 2027. Ils seront relus par le comité de rédaction et par des évaluateurs et évaluatrices externes. Les auteur·ices sont prié·es de suivre les consignes (note aux auteur·ices) accessibles sur la page http://www.ethnographiques.org/Note-aux-auteurs.
La publication de ce numéro thématique est prévue début 2028.

